22 euros. C’est ce que j’ai lâché la veille de m’envoler pour l’Islande, dans une papeterie parisienne, pour un Moleskine flambant neuf. Je le voyais déjà trôner sur mon sac, avec l’illusion un peu mégalo que j’allais enfin devenir le mec qui note tout, tout le temps. Un peu comme quand on tombe par hasard sur un nouveau site de casino en ligne et qu’on se dit que cette fois, ça sera différent. Trois semaines plus tard : deux tiers noircis, des tickets de bus glissés à l’arrache entre les pages, des traces de café qui bavent partout, un plan de Reykjavik gribouillé façon enfant de six ans. Et honnêtement ? C’est le meilleur souvenir que j’ai rapporté du trip.
Le journaling en vadrouille, ça cartonne depuis un an ou deux. On a passé dix ans à balancer notre quotidien sur Insta en temps réel, et beaucoup de monde (moi le premier) commence à saturer sévèrement du tout-écran. Reprendre un bic, coller des bouts de trucs, essayer maladroitement de croquer un volcan parce que t’as trois heures de car à occuper… il y a quelque chose de super apaisant là-dedans. J’ai lu récemment un article qui parlait d’une mode feel good, et perso je signe des deux mains.

Mon truc à moi, c’est un système bâtard. Le papier pour les ressentis, les bribes de conversations attrapées au vol, les prix qui font grincer des dents (le expresso à 6 balles à Vik, jamais je n’oublierai). Et à côté, une appli qui enregistre le tracé GPS en silence, parce que faut être honnête deux secondes : gribouiller « aujourd’hui glacier bizarre avec plein de K et de Z », c’est charmant, mais retrouver le nom exact dans deux ans, c’est une autre histoire.
L’appli en question, c’est Polarsteps, le petit chouchou dont tous les groupes Facebook de voyageurs parlent en ce moment. Le principe est bête comme chou : elle chope ta position en arrière-plan, agrège tes photos, et te reconstitue un itinéraire complet sans que tu aies à toucher à quoi que ce soit. Une logique qu’on croise ailleurs sur le web, chez des plateformes qui font de la simplicité leur signature — je pense à les nouveautés de Casino Extra qui misent aussi sur cette évidence côté interface, sans t’obliger à te battre avec quinze sous-menus pour atteindre ce que tu es venu chercher. Ce refus commun de te faire perdre ton temps, c’est ce qui rapproche ces outils.
Revenons au carnet. Ce qui est vraiment chouette, c’est que combiner les deux, ça marche du tonnerre. L’appli gère le factuel (coordonnées, kilomètres, horaires), et le carnet capture tout ce qu’aucune machine ne saura jamais retenir : les vapeurs soufrées de Geysir qui te collent au fond de la gorge, la mamie sur le ferry vers les Westman qui m’a tendu un carré de gâteau sans dire un mot, la sueur qui coule dans le dos quand la Dacia de location se met à faire un cliquetis flippant à 200 bornes de toute civilisation.
Autre truc que j’ai découvert en préparant le voyage : il existe des carnets pensés pour une destination précise. Genre un carnet rando dédié au massif du Sancy, avec des questions déjà rédigées, des relances, des cases pour dessiner. C’est malin parce que ça bute net le syndrome de la page blanche, qui reste l’ennemi numéro un du journaling. Rentrer HS après six heures et 1200 mètres de D+, ouvrir un carnet totalement vierge, tu ponds deux phrases fadasses avant d’abandonner. Avec des amorces déjà là, tu te laisses porter.
Le truc qui m’a le plus retourné, c’est comment cette pratique modifie ta façon de voyager pendant même que tu voyages. Ton regard change quand tu sais que tu devras raconter le soir. Tu notes mentalement la nuance exacte d’un coucher de soleil, tu retiens le nom compliqué d’un plat traditionnel, tu écoutes vraiment le gars du camping qui te déballe l’histoire de sa famille sur trois générations. Une espèce de pleine conscience pratique, sans le côté un peu New Age que le mot méditation traîne parfois.
La question maintenant : est-ce que je remets ça pour ma prochaine virée (Portugal en octobre, j’ai déjà les billets) ? Ouais, sans discuter. Est-ce que je vais relâcher 22 balles chez Moleskine ? Non, franchement, un carnet A5 ligné Monoprix à 6 euros fera exactement le job. Les taches de café tiennent tout aussi bien sur du papier premier prix.